jean dewasne : L'ŒUVRE
ANTISCULPTURES
par Lydia Harambourg
Historienne Critique d’art
Correspondant de l’Institut, Académie des Beaux-Arts
Les récentes technicités industrielles lui apportent des réponses et l’orientent vers des supports inattendus : des carrosseries de voitures, des carénages de motos avec la série Grandeur moto, dont il peindra le volume comme un tableau qui aurait des bosses et des creux.
« J’ai trouvé un arrière de voiture de course d’avant-guerre dont la forme m’a intéressé. J’en ai scié la base, je l’ai mise debout et je me suis aperçu que je pouvais peindre l’intérieur et l’extérieur. Ce n’est pas une sculpture : c’est une peinture qui au lieu d’être sur un plan, est une surface creusée ou bombée ».
Antisculpture “Baby Doll”
Circa 1975
Laque Glycérophtalique sur PVC / Elément structure de moto
110 x 65 x 44 cm
Au sujet du terme Antisculptures, Dewasne s’explique :
« Ce n’était pas « anti », c’était par honnêteté. Voici le principe de l’Antisculpture ; je partais du vocabulaire plastique élaboré sur le plan, ensuite je me suis demandé pourquoi faire toujours cela sur des plans plats, pourquoi pas sur des plans qui évoluent dans l’espace tout en sauvegardant les deux dimensions de la peinture.
J’ai trouvé des formes toutes faites dans l’industrie qui m’ont servi de supports, et sur lesquelles j’ai peint comme si c’était des tableaux. Je suis peintre, je ne suis pas sculpteur ».
Ronde-bosse
Circa 1970
Laque glycérophtalique sur tôle émaillée
124 x 180 cm
Avec ses Antisculptures Dewasne développe un vocabulaire formel (droites et courbes) et inverse les trois couleurs primaires dans le domaine de l’optique, unificatrices de ses recherches plastiques et fondamentales pour sa palette : le rouge, le vert et le bleu, le jaune transparaissant par oscillation. Le blanc et le noir dispensent des harmonies et des dissonances sonores au sein d’un système structurant qui se radicalisera.
« J’ai trouvé un arrière de voiture de course d’avant-guerre dont la forme m’a intéressé.
J’en ai scié la base, je l’ai mise debout et je me suis aperçu que je pouvais peindre l’intérieur et l’extérieur (…)
Ce n’est pas une sculpture : c’est une peinture qui au lieu d’être sur un plan, est une surface creusée ou bombée.
Jean Dewasne
En 1951 il réalise sa première Antisculpture, Le Tombeau de Webern (Centre Pompidou) qu’il peint sur la carcasse d’une voiture de course achetée dans une décharge à Suresnes pour 3 000 francs. Cette carcasse devient pour lui le symbole de la modernité.
Cet hommage au grand compositeur viennois dodécaphoniste, Anton Webern, rappelle sa passion pour la musique (il est un familier du Domaine Musical de Pierre Boulez) et démontre la symbiose de ses recherches plastiques et expressives avec les mathématiques, l’architecture, et l’atonalisme en musique.
Antisculpture Tombeau d’Anton Webern
1951-1952
Peinture à l’émail sur aluminium
151 x 123 x 92 cm
Musée National d’Art Moderne – Centre Pompidou
Les couleurs industrielles : le rouge des camions de pompiers, le bleu des voitures de service s’accordent à une grammaire plastique qui devient sa signature.
Il choisit sur les chaînes de montage dans l’usine de Blainville-sur-Orne (Calvados) des pièces de châssis de camions Berliet-Saviem d’environ deux mètres d’envergure.
Ce sont vingt-quatre Antisculptures qui seront réalisées. Avec elles s’opère la synthèse à laquelle tend Dewasne entre peinture et support conçus non plus par un sculpteur mais par un ingénieur.
Antisculpture D2
« Cerveaux Mâles »
1972-1975
Laque glycérophtalique sur tôle acier
190 x 190 x 76 cm
Antisculpture
de la serie « Cerveaux Mâles »
1972-1975
Laque glycérophtalique sur tôle
196 x 188 x 70,5 cm
Donation de Mme Mythia Dewasne en 2012 à l’Etat
Transfert au Musée d’art moderne et contemporain de la Ville de Strasbourg, Direction des musées de la Ville de Strasbourg le 29/07/2015 – Inv. : 55.2015.15.11 – © Adagp, Paris
Crédit photographique : Service photographique interne des musées de la Ville de Strasbourg/Musée d’art moderne et contemporain de la Ville de Strasbourg
Les Antisculptures colorées au Centre Pompidou
En 1970, Dewasne ayant connaissance de la maquette du futur Centre Pompidou, invite ses architectes Renzo Piano et Richard Rogers à visiter son atelier dont les tuyaux sont peints, et abrite ses antisculptures. L’effet est saisissant. Convaincus de l’efficacité de la couleur ils abandonnent la couleur grise initialement prévue pour le Centre. Le modèle est adopté. L’évidence est là « le Centre Pompidou sera coloré »
Point d’orgue de son travail sur les Antisculptures, Habitacle rouge 1972 (Le Cateau-Cambrésis, musée Matisse). Dewasne imagine sur les conseils de Jean-Claude Lahumière une structure ronde qui reprend la forme du symbole de l’infini ∞.
Cette structure pénétrable en tube d’aluminium est le réceptacle d’une fresque circulaire qui nous « aspire dans un tourbillon de magie plastique très géométrisée ». Les motifs en émail rouge épousent volumes et courbes concaves et convexes et se reflètent dans le plafond peint en laque noir.
Cette œuvre monumentale a été exposée dans de nombreux musées jusqu’à son ultime présentation publique pour l’inauguration de la nouvelle aile du Carnegie Institute de Pittsburgh.
Passer de la peinture au volume enclenche un désir de monumentalité à laquelle Dewasne aspire depuis ses débuts.
Les commandes engendrent un gigantisme.
En 1979 Dewasne est invité par le directeur d’une usine de produits chimiques Gori Vaerk, à Koldong au Danemark pour peindre une Antisculpture in situ. Il s’agit de vingt réservoirs cubiques avec des motifs concentriques disposés sur trois rangées de cuves et les 7 km de tubes qui traversent l’usine.
Dewasne réalise une autre Antisculpture monumentale à Zeevenaar (Pays-Bas) pour l’usine de tabac de Stuyvesant qui devient un Hommage à Spinoza dans une chambre de machines de 7 mètres de haut.
Usine Gori
Kolding, Danemark
1979
Dépôt de l’Etat, Service des Musées de France
Donation Jean Dewasne Collection Musée de Cambrai









